Trois jours et une vie de Nicolas BOUKHRIEF

La filmo de Nicolas BOUKHRIEF s’enrichit année après année et gagne en subtilité. La fascination du signataire des Convoyeurs pour le cinéma sous adrénaline n’est certes pas nouvelle, mais force est de reconnaître que notre homme sait désormais donner à ses personnages une humanité qu’ils ne possédaient pas jadis de façon aussi évidente. Après la (très belle) surprise de La Confession, une adaptation inattendue du Léon Morin prêtre de Béatrix BECK, 56 ans après celle de MELVILLE, BOUKHRIEF retourne touiller l’âme humaine en adaptant cette fois un roman éponyme de Pierre LEMAITRE, dont l’aura est à son zénith depuis qu’il a obtenu le Goncourt avec Au revoir là-haut (qu’Albert DUPONTEL a adapté avec brio). Si l’action ne se déroule pas à la même époque, les deux histoires ont bien des ingrédients communs : le temps qui passe, la culpabilité, la compromission, le chantage, comme une version ludique des tourments dostoïevskiens. L’histoire se déroule en deux temps, le personnage central passant de l’enfance à l’âge adulte, alors qu’il conserve le poids de la mort accidentelle qu’il a causée sans jamais la déclarer… Il y a chez BOUKHRIEF l’évident plaisir de poursuivre une tradition policière allant de Simenon à Chabrol où les faiblesses humaines débouchent sur un portrait au vitriol d’une humanité empêtrée dans ses contradictions. Une tradition qui génère parfois des pépites (Trois jours et une vie est sans doute en la matière le plus bel objet qu’il nous ait été donné à voir depuis Avant l’aube, de Raphaël JACOULOT). Mais le film de BOUKHRIEF ne se cantonne pas à un naturalisme de bon aloi, il sait jouer avec nos nerfs et notre perception du monde en développant une dimension tellurique, presque mystique, quand une tempête d’une violence inouïe (la colère de Dieu ?) vient rebattre les cartes et réduire à néant les pauvres investigations humaines (de la gendarmerie locale). La seconde partie est peut-être moins forte, moins intrigante quand les remords viennent encombrer l’esprit du personnage adulte incarné par Pablo PAULY (que nous avons découvert dans la peau de GRAND CORPS MALADE dans Patients). La façon dont il doit composer avec ses désirs profonds et se laisse phagocyter par les lieux de son enfance est exemplaire. BOUKHRIEF rejoint alors le Woody ALLEN de Match Point dans sa quête d’une morale dostoïevskienne et nous propose à son instar l’épilogue le plus noir qui soit, le héros acceptant une vie étriquée pour échapper à un juste châtiment.

Critique de Yves ALION

Film français de Nicolas BOUKHRIEF (2018), avec Sandrine BONNAIRE, Pablo PAULY, Charles BERLING, Philippe TORRETON. 2h.