Les Hirondelles de Kaboul de Zabou BREITMAN et Eléa GOBBE-MEVELLEC

Les Hirondelles de Kaboul, adapté du roman du même nom de Yasmina KHADRA, est l’un des films d’animation français les plus attendus de l’année. D’abord sélectionné à Cannes dans la section Un Certain regard au mois de mai, puis en compétition au Festival du Film d’animation d’Annecy et au Festival du film francophone d’Angoulême où il a notamment remporté le Valois de diamant, il est le résultat de la collaboration entre la comédienne, scénariste et réalisatrice Zabou BREITMAN et de l’animatrice et réalisatrice Eléa GOBBE-MEVELLEC.

S’il s’agit de la première incursion dans le monde de l’animation pour la première, et de la première réalisation de long métrage pour la seconde, côté production, c’est la société Les Armateurs, à laquelle nous devons (entre autres) Ernest et Célestine ou Les Triplettes de Belleville, qui s’est portée garante d’un projet dont l’ambition et le sujet tragique avaient de quoi effrayer.  Le film, résolument destiné à un public d’adultes et de jeunes adultes, met en effet en scène deux couples dans la ville de Kaboul occupée par les Talibans et ravagée par la guerre. D’un côté, il y a Mohsen et Zunaira, deux jeunes gens amoureux qui gardent espoir en l’avenir malgré les circonstances. De l’autre, il y a Atiq, un ancien combattant devenu gardien de la prison pour les femmes condamnées à mort, et Mussarat, son épouse qui se sait condamnée par la maladie.

Tous quatre vivent comme ils peuvent sous le joug strict de la charia, dont il ne faut pas attendre longtemps avant de voir l’application concrète, avec une scène de lapidation dès les premières minutes du récit. On découvre également un quotidien régi par les Talibans jusque dans ses moindres détails, et dans lequel se multiplient les diktats : interdit de montrer son visage, interdit de porter des chaussures blanches, interdit de rire… Une séquence glaçante montre ainsi l’humiliation cuisante infligée à Zunaira et Mohsen alors qu’ils se promènent tranquillement dans la rue. Plus tard dans le récit, un commandant taliban tente même de convaincre Atiq de répudier sa femme mourante et donc devenue inutile.

Les Hirondelles de Kaboul dénonce ainsi avec force les humiliations dont est victime la population civile, de même que l’obscurantisme, l’arbitraire et l’hypocrisie qui règnent à tous les niveaux de la société. Car les donneurs de leçons, eux, ne se privent d’aucun des plaisirs qu’ils refusent aux autres. Visuellement, la coréalisatrice Eléa GOBBE-MEVELLEC a fait un travail formidable, avec des esquisses imitant l’aquarelle qui jouent sur les niveaux de blanc et les teintes désaturées, rendant les décors évanescents, presque irréels. On est frappé par la simplicité du trait qui ne cherche jamais à reproduire la réalité, mais plutôt à la suggérer, recréant avec seulement quelques taches de couleurs un univers entièrement cohérent à la fois expressif et poétique. Il se dégage ainsi des images une atmosphère de profonde mélancolie qui accompagne brillamment l’état d’esprit des protagonistes.

Le récit est certes plus convenu, avec une narration parfois schématique et des dialogues qui expliquent trop. La musique, surtout, souligne maladroitement les émotions, appuyant sur les passages les plus tragiques, et ne laissant aucune place au propre ressenti spectateur. On a presque l’impression que les deux réalisatrices, par manque de confiance envers leur récit, ont fait le choix d’ajouter sans cesse de l’émotion à l’émotion, du dramatique au tragique, du lacrymal au sensible.

Pourtant, cela n’empêche pas le film de délivrer un message universel et puissant en fustigeant l’autoritarisme quel qu’il soit, et se faisant le chantre de la liberté inconditionnelle pour tous, femmes comme hommes. Car il ne faut pas s’y tromper : en ostracisant les femmes, c’est bien toute la société que persécutent les Talibans, contraignant chacun à ne suivre qu’un seul et unique chemin tracé pour eux. En racontant comment les différents personnages se libèrent de ce carcan, Les Hirondelles de Kaboul s’avère un film politique plus qu’historique. Car à travers le destin de ces Afghans opprimés au nom d’une religion dévoyée, et qui trouvent en eux les ressources pour se battre, ce sont tous les peuples sous le joug d’un régime totalitaire ou tyrannique qui trouvent la force de lutter.

Critique de Marie-Pauline MOLLARET

Film d’animation français de Zabou BREITMAN et Eléa GOBBE-MEVELLEC (2019), avec Simon ABKARIAN, Zita HANROT, Swann ARLAUD, Hiam ABBASS. 1h20