Étrange expérience que cette uchronie qui voit un quidam fuir son pays en guerre en traversant des contrées lointaines et en y faisant de non moins étranges rencontres. Le titre initial en français de ce film canadien est plus éloquent que Le Déserteur qui semble le détourner du côté de chez Boris VIAN dont il n’a pourtant pas l’esprit frondeur. La Grande Noirceur désigne en effet le monde obscur que traverse ce candide prédisposé par son physique à participer à d’improbables concours de sosies de Charlie CHAPLIN. Son impassibilité de façade va pourtant être soumise à rude épreuve au fil des mauvaises rencontres qu’il va faire dans un Ouest américain barbare. Comme si le film était une vaste allégorie sur le profond fossé culturel et moral qui sépare le Canada des États-Unis. Le réalisateur Maxime GIROUX ne cache d’ailleurs pas que l’idée lui en est venue au moment de l’élection de Donald TRUMP, improbable épouvantail porté au pouvoir par ce que l’Amérique recèle de pire. Un visage du mal démultiplié dans le film à travers autant de personnages bien peu recommandables que le réalisateur a eu l’idée de donner à interpréter à des comédiens français, comme pour donner à son propos une perspective trompeuse. Romain DURIS, Reda KATEB et surtout SOKO accomplissent ainsi des passages marquants sur la route d’un personnage principal délibérément dépourvu d’expressivité moins que de charisme. Résultat : une fable singulière sur l’(in)humanité qui recèle quelques beaux moments de cinéma.

Critique de Jean-Philippe GUERAND

La Grande Noirceur. Film canadien de Maxime GIROUX (2018), avec Martin DUBREUIL, Sarah GADON, Romain DURIS. 1h35.