Girl de Lukas DHONT

En dressant le portrait d’un jeune ado en pleine transformation sexuelle, Girl tombe à pic dans les débats multiples sur le genre et l’identité qui secouent la société et les médias depuis quelques années. Il le fait par le biais d’une manipulation qui joue sur l’ambiguïté de son interprète. Ce faisant, le metteur en scène pose comme acquis la féminité de son héroïne, créé une identification avec elle, et choisit, de manière cinématographique et narrative son camp. Le personnage principal est bien une fille, ce fait précède toutes les autres informations, ne souffre d’aucune ambiguïté, et entraîne tout naturellement la suite. Le fait que l’acteur soit en fait un garçon ne fait que renforcer le propos de l’auteur : son héros est une héroïne, sera présenté tel quel au spectateur, parce que lui, le cinéaste, et sa mise en scène, en ont décidé ainsi. Le pouvoir du cinéma, de la caméra, de la volonté, au-delà de considérations réalistes en fait hors propos (telles que le sexe de l’acteur), c’est ici la manière dont le film et son cinéaste font corps avec leur personnage, épousant, relayant parfaitement sa détermination. Et c’est également ce qui permet d’échapper à l’idée d’un faux suspense. Il ne s’agit pas ici de construction narrative mais de conviction, traduite par la réalisation, ce que le cinéma devrait évidemment toujours être.

Mais il y a un autre grand sujet dans Girl, qui unifie tous les thèmes du film et prépare sa séquence finale choc, certes dérangeante mais aussi logique et cohérente. Il ne s’agit pas ici de la danse, la passion de l’héroïne, pratiquée avec une abnégation qui met pourtant en péril sa transformation, en soumettant son corps à une trop grande pression. Il s’agit de la souffrance. Toutes les séquences chorégraphiées mettent avant tout l’accent sur cette donnée. On peut regretter que le metteur en scène laisse de côté la beauté, la grâce. Mais elles ne sont pas le sujet, et cette vision obstinée, monomaniaque, de la danse, a le mérite de la clarté et de la puissance. Elle est ici vue à travers le visage de la danseuse, sa douleur et son dépassement perpétuel, réussissant en quelques scènes un tour de force qu’ARONOFSKY a tenté d’isoler, avec son habituel manque de finesse, durant l’intégralité de Black Swan. Cette chorégraphie de la souffrance donne son tempo à tout le récit, en unissant toutes ses composantes : elle renvoie à la détermination de l’héroïne, à son aptitude à dépasser la douleur, à tenter de faire plier son corps par la pure volonté à des exploits physiques considérables, et même au-delà. C’est la grande idée de mise en scène de Girl, faire de la transformation du personnage une forme de dépassement proche de l’exploit, sans l’étrangeté qu’un CRONENBERG, par exemple, liée à son observation de la chair et de ses mutations. Nous sommes ici davantage dans un film de sport, presque, et c’est ce qui fait le prix du regard de l’auteur, qui isole et héroïse, en un même mouvement, son protagoniste, son trajet, ses désirs.

Cet aspect est souligné par une autre décision en creux prise par le film. Contrairement en effet aux attentes des spectateurs, tout le récit, ses événements saillants, se jouent dans un cadre de bienveillance générale de la société. Famille, amies (à l’exception d’une scène), environnement : personne ne juge l’héroïne, tous sont au courant de sa transformation et tous la soutiennent, activement ou pas. Si l’on peut fantasmer sur la Belgique ultra tolérante ici exposée, la volonté du cinéaste est sans doute plus subtile. En retirant d’un seul coup, par cette forme de compréhension globale, les obstacles sociétaux, l’auteur change la problématique même de son sujet et, paradoxalement, l’isole à nouveau. Puisque le monde la suit, ne l’empêche pas d’aller où elle le souhaite, c’est exclusivement face à elle-même, son corps, sa volonté, ses faiblesses, que l’héroïne va devoir se confronter et s’affirmer. Une forme inattendue de solitude, naissant de l’absence d’adversité. Tout le poids étant sur ses épaules, l’acte final reste choquant, mais acquiert une certaine logique. Seule sa volonté, seuls ses gestes, peuvent finir par faire sens, et amener, de manière infiniment brutale, la transformation tant désirée. A la fin, la danse et l’identité sexuelle se mêlent à la perfection : la fétichisation du corps, la résistance à la douleur et la rage sont les éléments qui comptent. Ils définissent en tout cas toutes les actions de l’héroïne, de ses pas de ballerines à son violent coup de ciseau.

Les derniers plans la découvrant heureuse, marchant dans la rue, souligne sans trop d’ambiguïtés la position du cinéaste. Ce jeune auteur, déjà comparé sous tous les angles à Dolan, a maintenant le monde à ses pieds, et la maturité certaine de l’œuvre (en terme d’espaces, de cadre, de jeu) prouvent que son succès n’a rien à voir avec la fougue de la jeunesse.

Critique de Pierre-Simon GUTMAN

Film belge de Lukas DHONT (2018), avec Victor POLSTER, Arieh WORTHALTER, Valentijn DHAENENS. 1h45.

Photos : © Diaphana Distribution

 

2018-10-10T10:49:32+00:00 mercredi 10 octobre 2018|Critiques Texte|

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